• Témoignage de Vincent Cordonnier, premier directeur de la MIAGE de Lille
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    La formation MIAGE fête bientôt ses 50 ans. A cette occasion, MIAGE Connection a souhaité rencontrer M. Cordonnier. Aujourd’hui retraité, Vincent Cordonnier fut l’un des universitaires à l’origine de ce grand projet, Docteur en Informatique à l’Université de Dauphine avant de devenir premier Directeur de la MIAGE de Lille, il nous livre ici son témoignage.

    Bonjour Monsieur Cordonnier. Pouvez-vous nous raconter comment est née la formation MIAGE ?

    Je venais de passer ma thèse en informatique et mon patron ne m’a guère laissé de choix : je devais prendre un poste de professeur à Dauphine. Créée en 1968 avec un peu de précipitation, elle avait un grand enthousiasme pour promouvoir de nouveaux modèles d’enseignement supérieur. Toutefois, les informaticiens étaient peu nombreux parmi les économistes et juristes qui étaient majoritaires. Nous n’avions validé que deux filières : une antenne de l’Institut de Programmation et quelques modules dans un DEA, l’ancêtre du master de recherche.

    Il fallait construire quelque chose de plus consistant et Dauphine y incitant, nous avons identifié l’informatique de gestion comme une possibilité prometteuse. Notre principal soucis était de valider le concept d’une formation à cheval sur deux disciplines. J’ai pu revenir à Lille deux ans après et cette idée a pris de la consistance. J’ai proposé, à titre expérimental, un module «d’informatique de gestion» comme une option d’une maîtrise à forte dominante théorique. C’était l’ancêtre de la MIAGE. Je ne sais où a été inventé le sigle de la MIAGE mais les contacts que nous avions avec plusieurs universités ont abouti à un projet assez bien formaté et surtout porté au niveau national.

    Dauphine vous a incité à construire de nouvelles formations, l’Université de Lille était elle aussi ouverte à l’idée d’allier informatique et gestion au sein d’un même cursus ?

    A l’époque, la formation des chercheurs et des enseignants du secondaire prévalait dans le modèle dispensé par l’université des Sciences et Technologies de Lille. La notion même de formation professionnelle était une révolution tout comme l’idée d’une filière bi-disciplinaire qui paraissait au mieux saugrenue, au pire inacceptable. Pourtant la MIAGE a bénéficié d’appuis très forts : la présidence de l’université qui en avait compris le potentiel mais surtout, le directeur de l’IAE.

    Mais c’est du Ministère qu’est venu le concours le plus déterminant : la validation nationale du concept, l’accord donné à Lille pour le lancer sur place et des moyens en postes et en financement. Cela a permis que la MIAGE de Lille démarre; c’était je crois à la rentrée 1972-1973 : Nous étions quatre à la porter mais nous avons pu trouver, à l’intérieur et à l’extérieur de l’université les indispensables concours qui rendaient le projet crédible; mieux même, réaliste.

    La formation MIAGE a-t-elle tout de suite été une réussite ?

    La première promotion de la MIAGE de Lille comptait six étudiants. Alléchés par une offre de formation qui n’existait que sur le papier, ils nous ont fait confiance. Ce sont eux qui, en essuyant les plâtres, en acceptant les approximations et les erreurs d’une maquette et de son implémentation laborieuse, ont donné à la MIAGE son crédit et sa réelle originalité. Je souhaite mentionner leur rôle dans le succès d’une formation dont ils ont été, au même titre que les membres de l’équipe pédagogique, les pionniers. Car il y a bien eu quelques inévitables ratés : des horaires ingérables, des enseignants hors sujet, des thèmes importants sans enseignants et parfois des étudiants un peu perdus qui se demandaient où ils allaient. S’il me fallait aujourd’hui trouver une illustration à la phrase connue sur le fait « d’espérer pour entreprendre et de réussir pour persévérer », c’est à la MIAGE que je songerais.

    Votre première promotion comptait 6 personnes, comment cela a t-il évolué avec le temps ?

    Par la suite, les effectifs ont augmenté mais pas aussi rapidement que les candidatures et il est devenu impératif de mettre en place une sélection. Au bout de cinq années d’existence, la MIAGE offrait trente places mais il y avait plus de deux cent candidats. Nous avons adopté quelques règles qui semblaient s’inscrire dans l’esprit de la formation: Puisque la MIAGE était multi-disciplinaire, le recrutement devait l’être également. Les candidats pouvaient donc provenir de filières scientifiques mais aussi de filières économiques, voire de Sciences Sociales. Cette décision a eu deux conséquences importantes :

    – La première, c’est qu’il était impossible d’organiser un concours d’entrée ou toute variante de ce modèle puisque nous reconnaissons comme candidats légitimes au recrutement des étudiants provenant de filières très diverses. Nous avons donc imaginé un recrutement sur dossier ; mais devant le nombre élevé d’excellents dossiers, nous avons dû ajouter un entretien, probablement le meilleur indice de motivation.

    – La seconde est qu’il a fallu ajouter des modules de mise à niveau à côté des modules officiels du programme. Pour cela mais aussi pour rémunérer les enseignants venant de l’extérieur, il fallait accroître les ressources financières.

    Une fois la promotion financée, elle a fini par convaincre ?

    Après quelques années d’existence, la MIAGE avait pris sa place dans l’offre de formation de l’université et il avait semblé opportun de conforter l’image de cette formation en organisant une remise officielle de diplôme. J’avais sollicité le PDG de la Redoute, Jean-Claude Sarrazin, pour être le parrain de cette promotion. La Redoute était alors numéro un dans ce que l’on aurait pu appeler le «La-posteCommerce», ancêtre du E-commerce actuel : La vente par correspondance. Elle faisait déjà un usage intensif de l’informatique. En s’adressant aux étudiants, Jean-Claude Sarrazin a dit en substance : « Dans les métiers que vous vous préparez à exercer, vous ne verrez jamais les personnes qui bénéficieront de vos services. Vous ne manipulerez que leurs représentations numérisées. Elles sont abstraites, incomplètes, statistiquement vraies mais individuellement fausses. Rappelez-vous que derrière les fichiers que vous manipulerez, il y a toujours des hommes et des femmes ». Je crois que ces propos tenus dans la fin des années 70 étaient prophétiques : La question ne se pose plus seulement aujourd’hui à l’échelle d’une entreprise mais de la société toute entière.

    Comment s’est déroulé la mise en place de la formation continue ?

    Quelques années après avoir lancé la MIAGE en formation initiale, nous avons été sollicités pour l’étendre à une offre de formation continue. Il a fallu mettre en place un cycle préparatoire. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec le service de formation continue de l’université. Nombre de candidats n’avaient pas le niveau requis. Passer un an voir plus pour se préparer à entrer en MIAGE; être astreint aux cours du soir et du samedi, il s’agissait là d’un parcours du combattant. Beaucoup ont abandonnée en cours de route. Mais même parmi ceux qui n’ont pas été capables d’aller jusqu’au bout, j’ai pu observer un taux élevé de succès; non pas pour des diplômes mais pour une valorisation personnelle. L’effort fourni, les sacrifices parfois, en terme de loisirs mais surtout les exigences de la filière ont souvent servi de tremplins pour de nouvelles orientations, de nouvelles perspectives, presque toujours un nouveau regard sur la vie professionnelle.

    Dans un monde dont l’évolution est de plus en plus rapide et pour une discipline comme l’informatique où les changements sont plus significatifs qu’ailleurs, il est vraisemblable que la formation continue aura à jouer un rôle majeur. La formation continue, plus encore que la formation initiale doit se réformer. J’aimerais que les MIAGE là encore, jouent le rôle de pionnier qu’elles ont si bien endossé il y a cinquante ans. Les progrès ne sont pas affaire de mots mais d’idées.

    Afin de garantir la qualité et l’identité de la formation au niveau national, on entend souvent parler du « label » MIAGE. Comment est-il né ?

    Au cours des années 70, les MIAGE se sont multipliées et le Ministère estimait qu’il fallait un outil de concertation et de coordination. L’institution s’appelait la commission pédagogique nationale, la CPN. L’établissement des programmes, les pondérations entre matières, les modalités du contrôle des connaissances, l’importance et les modalités des stages étaient fixées par la CPN. Elle se réunissait souvent avec les responsables des formations et ces échanges se sont révélés très fructueux. En confrontant nos expériences, nous avons non seulement construit tous ensemble un standard reconnu mais nous avons assuré une réelle promotion de la filière. La MIAGE n’était plus une spécificité de Lille, Dauphine ou Toulouse; elle était une formation à part entière; elle avait sa spécificité, sa reconnaissance et son label au niveau national.

    Merci beaucoup Monsieur Cordonnier pour votre témoignage. Avez-vous un dernier mot pour la fin ?

    La MIAGE fut un déclencheur pour convaincre l’université de l’importance des filières professionnelle. Elle a servi de modèle en associant le monde de l’entreprise à la formation des étudiants. Elle a démontré la richesse d’une formation pluridisciplinaire. La MIAGE de Lille fut par exemple la première formation à introduire des cours d’anglais dans ses programmes.

    Ma seconde remarque tient à une initiative que j’ai prise bien plus tard, pour tout dire après ma retraite. J’ai proposé à l’université d’organiser des rencontres informelles entre étudiants et représentants du monde économique. Elles duraient deux heures et chacun s’y exprimait librement. Peu d’étudiants de la MIAGE de Lille ont fréquenté ces rencontres. Cela ne m’a guère surpris : ils n’en ont pas besoin. L’informatique embauche plus que certaines autres branches. Mais il est également clair que ceci est le résultat d’un enseignement en partie fait par des représentants du monde économique. Ils sont là pour apporter des savoirs mais également pour témoigner de ce qu’est leur activité, de ce que sont leurs contraintes, leurs attentes. Les fréquenter représente pour les étudiants une occasion exceptionnelle de commencer à apprendre un métier et pas seulement des techniques. Tout le monde connait l’origine du mot INFORMATIQUE,. On sait moins que le mot GESTION vient du latin mot GERERE : FAIRE. Concevoir, réaliser, maîtriser, évaluer les outils numériques qui FONT…. Que la perspective est belle.

    Propos recueillis et retravaillés par Emeric Barrau, VP Alumni, et Anthony Nascimento, VP Publications, en mai 2019

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